Ipergay, un échec annoncé
Par Madame Hervé le lundi 25 novembre 2013, 23:28 - Superpositif - Lien permanent
L’ANRS, qui fête ses 25 ans en compagnie du Président de la République, pourra se vanter d’avoir réalisé la plus couteuse des études scientifiques pour démontrer que le préservatif demeure, toujours et encore, le meilleur outil de prévention du sida et des IST.
Au départ le but de cet essai, nommé Ipergay, et donc destiné aux gays, était de tester l’efficacité d’un traitement permettant de se prémunir d’une contamination en cas de pratiques à risque. Traduisons : le Truvada (nom de ce médicament déjà utilisé dans les trithérapies), deviendrait ainsi une sorte de pilule sexuelle anti-vih.
Une fausse bonne idée : proposer une solution médicale aux gays séronégatifs borderline, ceux qui ne parviennent quasiment jamais à utiliser des préservatifs, ceux qui cumulent tous les facteurs de risques, et qui en fait, constituent une toute petite minorité qui a toujours existé depuis l’apparition du sida. Et cela dans notre contexte de restrictions budgétaires, alors que tous les séropositifs n’ont pas partout accès à des traitements, alors que l’on tente de limiter les effets secondaires prévisibles des trithérapies, alors que l’on ne cesse de s’interroger sur les conséquences à terme de la sur consommation de médicaments, alors que l’on sait que l’observance d’un traitement est déjà compliquée pour un malade, etc.
Malgré toutes ces réserves, malgré le grand pessimisme face aux hypothèses de cet essai, l’ANRS et l’association AIDES se sont engluées dans Ipergay (budget annoncé, entre 6 et 12 millions d'euros selon les articles...).
Aujourd’hui tous les échos de l’avancée de cet essai confirment que l’on va dans le mur. Il n’y a pas assez de gays séronégatifs qui ont envie, et encore moins besoin, de jouer les cobayes. Et cela malgré tout l’argent dépensé en communication ; malgré tous les efforts des salariés de AIDES qui, pour obéir aux ordres de leur direction, détournent leur mission de dépistage et de prévention au profit du recrutement de volontaires pour Ipergay ; malgré le nouvel habillage de l’essai qui est à présent davantage présenté comme une offre de santé sexuelle gay friendly plutôt que comme le test d’un médicament proposé par un laboratoire privé.
Si bien que comme l’explique sans sourciller le sociologue Gabriel Girard, associé depuis le début à la mise en place de cet essai, on se rend compte que les volontaires ne sont pas des barebackers incorrigibles (l’hypothétique public concerné), mais des braves gays, soit militants, qui se sont engagés par altruisme, soit des angoissés qui sont heureux d’être enfin bien pris en charge, et gratuitement, pour avoir un suivi régulier de leur état de santé sexuelle.
Comme on manquait de volontaires, on n’a donc pas hésité à recruter des gays qui mettent une capote la plupart du temps, voire tout le temps pour certains. Et comme au fil de cette prise en charge, bichonnés comme ils le sont, testés pour toutes les IST, conseillés, fournis en préservatifs, ces volontaires s’avèrent prendre de plus en plus soin d’eux : ils mettent un préservatif ! C’est comme s’ils devaient tester une crème solaire sans s’exposer au soleil. On va se retrouver avec un essai qui risque bel et bien de démontrer que décidément la capote, lorsqu’elle est bien utilisée, par un public bien informé et motivé, cela marche super bien !
D’autant plus que quelques confidences de certains volontaires (du groupe des angoissés, car les altruistes de l’échantillon s’avèrent être de sacrés militants d’Ipergay) révèlent d’autres faiblesses de cet essai. Ainsi, à la suite de la prise de leur pilules, certains ressentent des effets secondaires (diarrhées, fatigues, cauchemars…), et d’autres pas… Ils en concluent facilement qu’ils prennent ou pas le placebo…
Pour finir, les gays vont comprendre que ce Truvada ne les protégera que du vih, et qu’ils seront donc obligés, s’ils souhaitent se protéger des autres IST d’utiliser la capote (toujours elle !).
Aujourd'hui on doit admettre que l’on ne trouvera pas assez de volontaires pour faire cet essai dans les conditions prévues par les hypothèses de départ. Même en allant demander de nouveaux crédits à l’Europe pour aller recruter dans d’autres capitales gays (on a démarré à Montréal).
Arrêtons les frais, reconnaissons que l’on s’est trompé et que l’analyse de départ des comportements sexuels des gays était erronée : on a confondu les pratiques à risques des séropositifs avec celles beaucoup plus prudentes des séronégatifs. Le traitement préventif conçu comme une pilule qui nous offrirait une liberté sexuelle sans contrainte est une utopie bio-médicale d’un autre âge, et probablement un beau projet économique de l’industrie pharmaceutique.
Au moins l’échec annoncé d’Ipergay nous permettra de revenir aux valeurs sûres de la prévention : la réflexion sur nos comportements sexuels, la promotion du safer sexe et la reconnaissance du bien-fondé de la santé communautaire.
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Commentaires
C'est drole quand je lis ca ce me fais une etrange deja vu. Cette sensation est la meme que j'ai eu pendant le debat contre le Mariage Pour Tous. La meme obsession des idees interprete de leurs propres realite. Leur aveuglement aux autre idees. T'etas au reunion aujourdhui. Est-ce que tu crois que c normale avoir toutes les annes en France + de 3,000 pedes encore contaminees par me VIH? Et pour les chiffres des IST on parle meme pas. Donc a quoi faite apres toi? Continuons comme rien n'etait? Je ne suis pas de tout d'accord. Il faut une change et tres vite. Il y a 10 nouveaux seroconversions par jour. On est combien pedes en france? En 10 ans c fera 30,000 nouveau seropos. En 20 ans 60,000 (ca sera peut etre 50% des pedes, chiffre estimes car pas de chiffre officiel des gays en France. C'est ca qu ti voir? Car on a en train a aller la actuellement.
Je suis étonné que vous ayez publié une critique sévère de l’essai comme vous dites sans vous être auparavant renseigné auprès de moi sur la véracité de ces allégations.
Pour répondre brièvement à vos questions
-le recrutement se passe de mieux en mieux dans une étude difficile et surtout les volontaires qui y participent y restent pour leur très grande majorité et c’est un motif de satisfaction. Nous devrions atteindre nos objectifs de recrutement sans trop de problème.
- nous avons en effet des éléments qui nous permettent de dire avec assurance que nous avons recrutés les personnes qui correspondant tout à fait à notre cible (prenant des risques importants)
- c’est bien parce que l’essai est contre placebo qu’il est impossible de savoir ni pour le médecin ni pour la participant qui prend quoi.
- en ce qui concerne l’utilisation de préservatifs, les données sont basées sur les déclarations des participants et à ce stade il me parait vraiment prématuré de dire qu’ils mettent de plus en plus de préservatifs. Nous ne voyons pas en tous cas de diminution de leur utilisation à ce stade, ce qui est plutôt rassurant
Nous pourrons en reparler de vice voix si vous le souhaitez
Encore une fois je reste étonné des critiques que nous essuyons pour un projet qui vise à réduire le risque de contaminations par le VIH et les autres IST chez des personnes à risque
Bien cordialement
Pr. Molina
Bonjour Madame Hervé,
Je viens de lire votre billet à propos d’IPERGAY sur votre blog… on s’en prend plein les dents !
Cette étude étant assez complexe à appréhender, je comprends tout à fait qu’elle puisse effrayer, déplaire, interroger… (rayez la mention inutile).
Mais, au-delà de votre opposition, que je respecte, je trouve vos affirmations un peu exagérées et ce que vous décrivez me semble très loin de ce que je constate au quotidien sur ce programme.
Bien entendu, je pourrais, point par point, répondre à tout ce que vous avez écrit par ma perception d’IPERGAY. Mais est-ce vraiment ce que vous souhaitez lire ?
En tout cas je peux vous affirmer une chose : toutes les personnes qui travaillent sur IPERGAY croient en ce programme et sont sincères dans leur engagement. Notre objectif, à tous, est de mettre fin à l’épidémie du VIH. Nous pensons que la PrEP et la prévention renforcée peuvent participer à cet objectif.
Nous sommes convaincus que l’usage du préservatif est le meilleur moyen de protéger les personnes séronégatives. Et nous incitons tous les participants du programme IPERGAY à mettre des préservatifs (nous leur en distribuons gratuitement et à volonté à chaque rendez-vous). Mais comme le préservatif ne suffit pas à faire baisser le nombre de contaminations annuelles chez les gays, il est de notre devoir d’explorer toutes les pistes permettant de mettre en oeuvre des moyens complémentaires de prévention.
L’ANRS, les médecins et chercheurs qui font IPERGAY, AIDES et les associations partenaires ne misent pas tout sur IPERGAY et travaillent également sur d’autres pistes, sur d’autres actions de prévention.
Et, au final, lorsque le VIH aura été éradiqué et que la vie de millions de personnes séropositives dans le monde entier aura été sauvée, nous saurons qu’aucun effort, qu’aucun euro n’aura été dépensé inutilement.
Je vous souhaite une agréable journée,
Nicolas ETIEN
Chargé de communication Ipergay ANRS
je suis désolé si ma critique est ressentie comme agressive envers les personnes qui travaillent dans les programmes de prévention. Bien entendu seul le fond compte pour moi. Mes doutes expriment une réelle inquiétude, sincère, et nos objectifs sont sans doute identiques : faire reculer l’épidémie.
je souhaite me tromper, et j’attends que vous puissiez publier des résultats convaincants et argumentés. Mais j’espère en attendant que la communication et les moyens financiers de la lutte contre le sida, se rééquilibrent progressivement en faveur de la prévention comportementale, et pas seulement au profit des approches bio-médicales.
Merci pour cette mise au point claire et documentée !
Pour ma part, j'ai essayé au début de l'essai Ipergay de poser quelques questions. Voici pour mémoire le lien et le texte ci-dessous :
http://www.seronet.info/billet_blog...
Petite lettre ouverte sur les gars et les filles qui sont ipergays ...
De la conscience de ses actes dans la recherche du plaisir.
Ce traitement en prévention pose la question de la conscience de ses propres actes et de ses responsablités entre adultes consentants.
Il me parait désobligeant de confier sa conscience à un traitement. Pour des personnes adultes qui peuvent être non contaminées cette expérimentation relève de l'exploit.
Le problême n'est-il pas autre part ? A savoir la force des groupes pharmaceutiques qui ont trouvé une association de lutte contre le sida prête à faire leur publicité.
Le problême n'est-il pas autre part ? A savoir que dans cette association de lutte contre le sida de nombreux representants sont également membres de laboratoires publics qui font des recherches avec des finances de groupes pharmaceutiques privés.
Votre vision est quelque peu bisounours. Naive ? A mon sens, le traitement dont vous vantez les mérites est à la source de questions éthiques qui ne sont pas débattues.
Sans parler de l'image que donne cette pilule miracle, qui comme dans le meilleur des mondes, peut garantir le plaisir sans la liberté de la conscience. Pour beaucoup cette pilule peut être percue comme le miracle des gays des pays riches qui s'envoient en l'air au plus haut ...
Le réseau des loups et des ours vous salue.
Bernard Escudier.