Sur ma terrasse face à la ville qui se réveille, tandis que mon mari dort encore, je lis le bouquin de Jean-Yves Le Talec, "Folles de France, repenser l'homosexualité masculine". Drôle de coincidence, puisqu'ici à Casablanca mes meilleurs amis sont justement des folles ! Des vraies comme il n'en existe pratiquement plus à Paris.

Dans les sociétés les moins permissives, les homos se planquent et s'arrangent pour passer inaperçus. C'est alors que surgit la folle : l'homo dans toute sa splendeur, qui loin de se cacher, vous explose à la gueule. Il choisit d'accentuer toute la féminité qui est en lui, et la retourne contre l'agresseur hétérosexuel. Et vas-y que je tortille du cul, que je sens bon, que j'ai plein de bagouzes, que mes fringues me sculptent et que je pue le sexe ! Et moi au moins je suis drôle, je suis comme je suis et je vous emmerde ! Et la folle va conquérir la société, elle part en guerre contre la connerie, revendique son droit à la différence, et finit par gagner la bataille : le tapis rainbow de la reconnaissance se déroule enfin. Le gay va pouvoir exister, et c'est à partir de ce moment là qu'il va préciser dans ses annonces de drague : "folles s'abstenir". Car le gay préfère la virilité, vous savez, celle qui vous rend invisible et inodore.

A Casa, la folle s'en donne à coeur joie ! Si on grimpe dans un taxi ce sera la provoc avec le chauffeur, on va minauder, soupirer, le faire rire, et au bout du compte obtenir avant la fin de la course son numéro de téléphone. Dans la rue, à condition tout de même d'être en bande, cela mate sec, et piaille ! Pas question d'être discrets. Comme en plus ici les hommes peuvent se prendre par la main, on en rajoute dans les accolades démonstratives. Et à chaque fois que le groupe croise une copine, c'est un débordement d'embrassades bruyantes.

Tout cette explosion de follitude se déroule tout de même sous la contrainte d'une société pas très souple. On croise des regards lourds, on entend des insultes, on frole parfois l'incident : quand ce conducteur de voiture, mignon comme un coeur, quitte le volant pour vous casser la gueule parce qu'il croit que vos cris étaient destinés à sa femme, il est délicat de lui expliquer qu'il était l'unique cible de ces avances ! On s'étonne soi même d'un geste tout de même trop déplacé en public, comme embrasser son copain sur la bouche. Encouragées par la bonne humeur communicative du groupe, les folles ne sont pas inconscientes, mais courageuses.

Je repense aux folles de Thaïlande, encore plus exubérantes, mais qui elles, évoluent dans un pays si permissif, qu'à côté des casablancaises, elles font figure de bourgeoises ! Et je dois redescendre sur terre lorsque lors d'un moment plus calme, Rida me confie qu'il rêve de venir vivre à Paris : "Je n'y suis allé qu'une fois mais je sais que là bas je pourrai y vivre ma sexualité vraiment libre." J'essaye de lui expliquer qu'il aura d'autres soucis, et qu'il perdra bien des côtés agréables de sa vie ici, mais rien n'y fait. Il quitterait ses copains, sa famille, rien que pour vivre plus librement son homosexualité. Dois-je alors retrouver un peu d'optimisme avec Habib, qui a mon âge, et n'est plus une folle, il observe ses plus jeunes compatriotes avec admiration : "même au Maroc les choses ont beaucoup évolué, crois moi, on voit des choses aujourd'hui que je n'aurai jamais imaginé voir, c'est plus facile pour nous, et cela va continuer de bouger dans le bon sens... "

Quoiqu'il advienne, les gays marocains peuvent remercier leurs folles !