Sida 2010 : le retour de mes années 80
Par Madame Hervé le vendredi 18 juin 2010, 08:00 - Superpositif - Lien permanent
Cela commence par un coup de fil de pur hasard.
- Salut Mathieu, tu viens au bal des travs vendredi prochain ?
- Non… Euh… Je suis hospitalisé depuis une dizaine de jours.
- Ah bon, t’aurais pu me prévenir. C’est grave ?
- Oui un peu, mes poumons ont lâché… je vais rester là encore quelques semaines.
Drôle d’impression après avoir raccroché le téléphone. Tous les mauvais souvenirs de la fin des années 80 m’assaillent.
J’ai donc pris le chemin de l’hôpital. J’ai trouvé Mathieu dans une chambre d’un service de réanimation, entubé de partout, surveillé par un appareillage high tech. En arrivant, il me tend un bout de papier, sur lequel je lis le diagnostic que j’avais déjà deviné : pneumocystose vih +. Je lui souris, gêné qu’il préfère me le faire lire que de me le dire. Et j’écoute son histoire. Il a toujours eu peur de faire le test, il n’allait pas bien, se sentait fatigué, enchaînait les mauvais rhumes… Et puis ces dernières semaines, une angine plus coriace que d’habitude, avec une perte de poids spectaculaire : son médecin de quartier qui ne savait rien de sa sexualité n’a pas compris. Mathieu s’est retrouvé pratiquement mourant à la maison, puis transporté aux urgences dans un très sale état. Depuis il sait, la contamination remonte à plus de 10 ans. Un traitement démarré à temps lui aurait évité cet épisode douloureux.
Il n’a pas de famille sur Paris et craint que ses collègues l’apprennent. Il a donc peu de visites et s’ennuie à l’hôpital. Mais il est rassuré, il est très bien soigné, le personnel du service est remarquable. Il va revivre.
Et je retrouve une sinistre routine. Dans ma mémoire, chaque hôpital de Paris porte le prénom d’un de mes amis malades, que j’ai visité durant des semaines… Je joue au brave, j’assume, mais j’en chiale en cachette.
Et voici qu’en 2010, je me retrouve plongé dans la même ambiance qu’il y a plus de 20 ans. Lutter contre la honte de la mauvaise conscience, briser le silence parce que sinon les malades crèvent seuls, expliquer à nouveau aux gays de baiser avec des capotes.
J’apprends chaque semaine une nouvelle séropositivité, des amis sont hospitalisés et cet hiver je suis retourné à deux reprises au Père Lachaise.
Dites moi que ce n’est pas vrai ! Et dans une semaine nous ferons la fête sur les chars de la Gay Pride ?
)


Commentaires
Toutes mes pensées se tournent vers mathieu.
En espérant qu'il sorte rapidement de l'hôpital et que le traitement puisse agir rapidement sur lui.
Bien entendu j'ai changé le prénom...
Hervé, hélas, ce n'est pas prêt de s'arrêter : les préjugés face au Sida ont la peau dur, et je constate que depuis quelques années, plus aucune prévention n'est réalisée auprès des jeunes publics : plus de campagne à la télévision, plus d'interventions d'associations dans les collèges et lycées, le Sidaction en perte de vitesse, le préservatif redevient un mot tabou. La banalisation de la maladie par les médias, qui ont annoncé à plusieurs reprises et à tort l'imminence d'un vaccin et la garantie de longévité qu'apportent les nouveaux traitements n'ont fait qu'aggraver la situation. En tout cas, tout mon soutien à ton ami et à toi dans cette épreuve.
Benoît.
bonsoir Hervé,
C'est précisément parce que cette réalité que beaucoup ne peuvent se résoudre à entrevoir (à nouveau) est au coeur de notre quotidien, que nous avons créé voici un peu plus de deux ans l'association Les petits bonheurs. Pour aller à la rencontre de celles et ceux qui souffrent et combattent actuellement la maladie, en étant particulièrement isolé(e)s. Nous nous déplaçons là où ils se trouvent, directement à domicile ou à l' hôpital. Un seul objectif : proposer une réponse "sur mesure" personnalisée à partir de ce que chacun(e) demande ou souhaite faire pour redynamiser le quotidien, pour "redonner des envies à la vie"...
si nous pouvons faire quoi que ce soit pour Mathieu, s'il est ok pour nous rencontrer, n'hésites pas... transmets lui nos coordonnées... 06 33 00 03 51. Et si quelqu'un lisant ces quelques lignes, se dit qu'il peut prendre part à notre chaine de solidarité, qu'il nous contacte! il y a plein de manière de participer, d'etre bénévole, même de manière ponctuelle, en proposant quelques heures, ses compétences, son énergie... merci pour ce témoignage Hervé, et pour ta constance et ta fidélité d'engagements de coeur...
Grégory
On dit de l'histoire qu'elle n'est qu'un éternel recommencement pourtant j'espère que l'horreur des années sida ne va pas revenir, qu'on aura l'intelligence d'avoir retenu les leçons du passé (je sais, je suis très utopiste...)
bon courage à ce "Matthieu"
Bonjour à toutes et tous.
Cette histoire illustre ce que nous devons attendre, un retour du sida, notamment dans la communauté gay. Entre la crainte de faire le test, le manque de conscience de la présence du vih et donc des diagnostics tardifs, les effets néfastes des traitements sur ceux qui les prennent depuis plusieurs années, et donc un retour de la mortalité liée au Sida.
Cependant, je ne suis pas tout à fait d'accord avec Benoit. Je ne dis pas que la prévention est aujourd'hui pleinement efficace, mais elle est tout de même présente. Tous les les lycéens suivent ainsi une journée d'éducation à la sexualité, au cours de laquelle ils rencontrent gynécologues, médecins et associations (ce qui est somme toute plus efficace que le cours d'un prof de bio aussi mal à l'aise que ses élèves pendant la leçon sur la procréation). Des assos continuent de se rendre dans les collèges et lycées pour parler de sexualité et de prises de risque. La prévention commence à revenir dans le milieu gay.
Je suis militant au sein de Solidarité Sida. Souvent considérée comme la petite asso bien gentille d'hétéros, elle est aujourd'hui l'une des rares à se rendre dans le Marais, à aller voir les mecs et les nanas, à discuter avec eux, à les écouter (et non plus les culpabiliser ou leur débiter des messages de prévention tout prêt), à distribuer gel et présos. Nous sommes bien d'accord qu'une action réunissant 8 jeunes et quatre soeurs de la perpétuelle indulgence, un samedi par mois, ce n'est pas que ce qui va tout résoudre. Mais cette petite goutte d'eau est un début. Et les mecs sont réceptifs, que ce soit au Cox, à l'Open, au Carré, au Central, au Bear's den (ou dans d'autres bars encore) ou dans la rue. Loin de l'image du gay qui rejette la prévention, ils échangent sur leur propre sexualité, avec leur propre prise de risque et leur conscience et acceptation de ce risque.
Donc non, le combat n'est toujours pas gagné. Oui, la prévention doit encore s'améliorer. Mais en tous cas, il y a toujours du monde pour se battre, pour ne pas baisser les bras, et il y a encore du monde pour écouter. A nous de nous mobiliser, chacun à notre échelle, chacun dans nos cercles. En discutant avec les mecs d'un soir comme en rentrant dans une association. Tous nous pouvons aider.
Bien à vous,
Kévin.