La Duchesse de Langeais

Depuis le premier octobre, le Tango, transformé en cabaret pour l’occasion, accueille le " show " de la Duchesse de Langeais

La Duchesse (Edouard pour l’état civil) est un travesti montréalais enrobé et vieillissant, un de ces personnages déchus que la vie a toujours malmenés, hantés par le passé, pleins pourtant d’une inépuisable énergie, dont l’univers de Michel Tremblay fourmille.

Assise à une terrasse de café dans un pays chaud où elle passe ses vacances, buvant force mauvais whisky, elle se raconte, tantôt badine, tantôt furieuse, buvant, s’exclamant, éructant ou "braillant" (pleurant).

On reste d’abord coi, voire un peu mal à l’aise, devant ce personnage "hénaurme" ; puis la Duchesse nous apprivoise, et l’on rit aux éclats quand, par exemple, elle nous sert ses vieilles imitations d’Edwige Feuillère, d’Esther Williams ("Une sirène, pis qui finissait pas en queue de poisson, je vous prie de me croire !"), de Sarah Bernhardt (avec la jambe de bois) ou de Bette Davis. "Quand j’me sentais ben folle, j’faisais Shirley Temple..."

Enfin, le coeur gros, on écoute la vieille Duchesse raconter sa toute jeune "peine de coeur".

Le seul regret dans ce réjouissant numéro, pour qui est un familier du français tel qu'on le parle au Québec, tiendra peut-être à la quasi-absence d’accent, qui minimise l'effet comique induit, dans le texte d'origine, par l'oscillation permanente entre répliques très "femme du monde" (avec l’accent "pointu" d’une vraie dame française !) et un naturel cru qui reprend vite le dessus, dans le joual (parler populaire de Montréal) qui définit socialement la Duchesse : "J’ai quarante ans d’expérience pis quequ’milliers d’hommes dans le cul, ça fait que j’peux me permettre de faire la duchesse..." On ne saurait bien sûr reprocher au génial Denis D’Arcangelo, dont le jeu, très maîtrisé, est d’une remarquable intelligence, de n’être pas québécois  ; mais le texte et le personnage y perdent indéniablement un peu de leur saveur.

Au final, c’est toujours la même chanson, toujours la même histoire : la vie est triste, elle est féroce... Mais, pour une heure et demie de bonheur au Tango en compagnie de la Duchesse, elle vaut largement la peine d’être vécue.

"Ben vot’chapeau, vous pouvez le lever devant moé, okay ?"

Arnaud Claes


Michel Tremblay

De passage à Paris à l'occasion des représentations de sa pièce "La Duchesse de Langeais", l'écrivain québécois nous a accordé un entretien

Est-ce que vous venez souvent à Paris ?

Je ne suis pas venu depuis presque six ans : la dernière fois, c’était pour Quarante-quatre minutes quarante-quatre secondes, en février 97.

Vous profitez un peu de la ville ?

Oh ! oui oui. C’est à dire que j’ai arrêté de compter le nombre de fois que je venais à Paris à soixante, il y a une dizaine d’années !... Pendant vingt ans, j’y suis beaucoup venu, et c’est quand j’ai acheté ma maison à Key West que je me suis mis à vivre et écrire beaucoup là-bas, je gardais toutes mes journées pour y aller ; mais là, comme j’ai cette maison depuis huit ans, j’ai fait le tour un peu, alors je me permets d’aller ailleurs !... Oui, j’en ai profité, je me suis beaucoup promené, parce qu’il faisait un temps magnifique. J’ai essayé d’aller au Matisse-Picasso deux fois, mais j’ai pas pu rentrer !

Vous profitez des salles de cinéma ? Vous êtes connu pour être un grand cinéphile.

Oui, avant, quand j’arrivais avec des amis à Paris ou à New York, on allait voir deux films tous les après-midis et un spectacle tous les soirs, systématiquement !... Alors maintenant je vois un film par jour pis je suis très content, pis je vais au théâtre deux, trois fois par semaine, mais pas plus. En arrivant, j’ai vu les Contes d’Hoffmann à Bastille montés par Robert Carlson, qui est un metteur en scène canadien que j’aime beaucoup - un spectacle magnifique -, et j’ai vu la Boutique au coin de la rue, que j’ai bien aimé aussi.

La Duchesse de Langeais a été créée en 1969 au Québec : comment a-t-elle été accueillie à l’époque ?

Etonnamment, plutôt bien ! C’est une pièce que j’avais écrite à Acapulco en janvier 68, et pendant un an personne n’a voulu la jouer. On l’avait offerte à tous les grands acteurs de Montréal, qui ne voulaient pas toucher à ça, parce qu’à l’époque c’était une pièce évidemment plutôt provocante : non seulement on n’avait jamais entendu cette langue-là sur scène [le joual, parler populaire de Montréal], mais on n’avait jamais vu non plus ce genre de personnage-là - qui aujourd’hui est un cliché !... En fin de compte, c’est un théâtre amateur, à Val d’Or, très loin de Montréal, qui a fini par créer la pièce. Un ami à nous, qui avait notre âge, entre vingt-cinq et trente ans (la Duchesse doit avoir plus de soixante ans), a dit : je vais le faire, puisque personne veut le faire à Montréal...

Comment pensez-vous qu’elle serait accueillie aujourd’hui ?

Ce qui est étrange et intéressant avec toutes mes pièces des années 70, c’est que les raisons socio-politiques pour lesquelles elles ont été écrites ont disparu : c’est comme si la première strate d’une pièce qui disparaissait était son sens politique, et qu’il ne restait, après trente ans, que le drame humain. C’est ce dont je me suis rendu compte à la première officielle à Paris de La Duchesse de Langeais. Cette volonté que j’avais de choquer à l’époque, à cause de la langue et du personnage, et puis du fait que la Duchesse parle en français plus "international" quand il est une femme, et en joual (en québécois) quand il est un homme, toutes les raisons pour lesquelles j’ai utilisé tout ça ont disparu avec le temps, et ce qui reste, c’est le pauvre gars qui a une peine d’amour et qui s’est inventé une vie - parce que c’est évident que ce qu’il nous raconte est faux... C’est devenu avec le temps avant tout une pièce sur un rêveur qui cherche à passer à travers un quotidien épouvantable. Mais si ça reste pertinent, la pièce va rester. On reprend beaucoup de mes pièces, depuis quatre ou cinq ans, à Montréal, à Québec ou un peu partout, et j’ai remarqué que celles qui étaient trop politiques, qui n’avaient que des résonances politiques, ont très mal vieilli.

Pensez-vous que les combats pour la reconnaissance du joual comme langue de culture et d’écriture d’une part, et les droits des homosexuels d’autre part, sont aujourd’hui dépassés ?

C’est pas qu’ils sont dépassés, c’est qu’ils sont plus nouveaux ! C’est sûr que c’est pas parce qu’on a parlé d’une chose, c’est pas parce qu’on s’est insurgé contre une injustice, que le problème est réglé. À force de dire les choses, la nouveauté s’est simplement émoussée, et c’est ça qui est dommage...

Comment avez-vous donné naissance au personnage de la Duchesse ?

Quand j’ai créé la pièce, je ne savais pas que j’allais en faire un des piliers de ce que j’allais écrire dans les trente-cinq ans à venir... [La Duchesse, Edouard à la ville, est le personnage central de deux volumes des Chroniques du Plateau Mont-Royal : La Duchesse et le roturier, et Des nouvelles d’Edouard.] C’est un gars que j’avais vu comme ça, j’étais à Acapulco avec une bourse du gouvernement du Canada, pour écrire un roman fantastique, et autour de la place centrale d’Acapulco, il y avait des cafés ; et j’ai vu un soir sur une table un Québécois qui avait bu, et qui amusait la galerie en faisant des pitreries... Je savais qu’il était québécois parce que j’entendais son accent, mais je ne comprenais pas ce qu’il disait, j’étais de l’autre côté de la petite rue, et juste de voir quelqu’un debout comme ça qui se donne en représentation parce qu’il a bu, je trouvais que c’était une image très théâtrale ; et comme j’avais envie d’utiliser ce genre de personnage, je l’ai regardé faire pendant quinze, vingt minutes, et je me suis dit, si j’essayais d’écrire un monologue, comme ça, et de faire que le public devienne les gens qui sont assis à table avec lui ?... Donc il leur parle directement, et il leur dit des choses abominables, parce que - j’insiste beaucoup là-dessus - à l’époque, on n’avait jamais utilisé cette langue, c’est une langue qui choquait. Les premières années qu’on jouait des pièces en joual, les gens riaient tout en étant scandalisés. Plus la pièce était triste, des fois, plus ils riaient, pour se protéger ! C’était assez intéressant. Donc j’ai écrit la Duchesse... comme ça sans savoir que plus tard, je développerais le personnage - dans la pièce, il n’est pas encore vendeur de chaussures, je ne lui ai pas fait d’adolescence, je ne lui ai pas fait d’enfance... J’en ai fait tout de suite un clown, parce que j’ai comme théorie que jusque dans les années soixante, les seuls homosexuels qui étaient acceptés étaient les clowns, ceux qui faisaient rire les autres. Dans une autre pièce qui s’intitule La maison suspendue, j’ai écrit un monologue d’Edouard à sa soeur Albertine où il lui raconte que toute sa vie il a été un clown, parce que c’était sa protection, parce que tant que tu fais rire les gens, tu n’es pas en danger... Tous les homosexuels à travers l’histoire, malheureusement, la seule façon qu’ils avaient de ne pas se faire tapocher, c’était de faire les clowns. C’est pour ça que tout le côté clown est très exagéré dans la pièce aussi, parce qu’il est très conscient d’être en danger, mais que si il fait rire, ce danger-là va passer... Aujourd’hui, le public homosexuel qui vient voir la pièce est un public averti, tandis que quand elle a été créée, c’était pas une pièce qui avait bonne réputation, donc tout le monde y allait, et l’acteur qui jouait le personnage se retrouvait dans la même situation de danger que le personnage dans la pièce : ce qui était très excitant.

En lisant des entretiens que vous avez donnés par le passé, on se demande parfois, aussi bien pour ce qui concerne le combat pour la culture québécoise que pour le combat homosexuel, quel aspect est finalement le plus développé chez vous, entre le côté revendicateur et, justement, le côté marginal, et qui tient à rester dans la marge ?...

C’est un peu des deux, parce que c’est sûr qu’il faut se faire accepter, mais il faut pas devenir ennuyeux parce que trop accepté non plus ! Alors je suis comme pris entre les deux, parce que c’est deux courants complètement différents : ceux, comme Jean Genet par exemple, qui voulaient rester à l’écart, ou même ceux qui s’ennuient aujourd’hui de l’époque où c’était presque une secte, où on se reconnaissait entre soi - pis j’le comprends. Mais dans un autre sens y’a les gays qui veulent se faire accepter, qui veulent vivre comme tout le monde, qui ont le droit de vivre eux aussi. Je n’ai jamais fait de choix entre les deux, j’ai toujours essayé de créer des personnages comme la Duchesse, mais aussi des personnages comme Jean-Marc et Mathieu [dans Le coeur découvert et Le coeur éclaté], un couple homosexuel qui élève un enfant, parce que j’avais un petit peu les deux en moi.

Vos personnages sont souvent des humbles ou des marginaux, des gens au destin brisé : y a-t-il un lien entre le fait d’être homosexuel et cet intérêt que vous leur portez ?

Non, le lien est venu par les femmes : j’ai été élevé par des femmes dans une ville où il n'y avait pas d’hommes, parce que je suis né en 42, donc au beau milieu de la guerre, et j’ai comme épousé la cause des femmes sans trop m’en rendre compte ! Pendant toute mon adolescence, comme j’étais bon à l’école pis comme j’aimais beaucoup le français, j’ai commencé à écrire des contes fantastiques qui se passaient partout dans le monde sauf au Québec ; et ce qui est étonnant, c’est que le jour où j’ai découvert qu’il fallait peut-être que je commence à utiliser cette langue de l’Est de Montréal dans laquelle j’avais été élevé et que personne avait jamais osé utiliser au théâtre, j’ai écrit une pièce avec quinze femmes, Les Belles Soeurs. La Duchesse est venue à la troisième pièce, les homosexuels sont arrivés plus tard : c’était d’abord et avant tout donner la parole aux femmes, à une époque où le théâtre nord-américain en général, et québécois en particulier, était un théâtre écrit par des hommes et pour des hommes, dans lequel, souvent, les femmes avaient des rôles secondaires et comiques. Elles seraient, pour une fois, les seules à avoir ce droit de parole... Comme les femmes ont commencé à vouloir se révolter à peu près en même temps que les homosexuels (on était en 65), ça m’a fait penser aussi à cet aspect de moi qui était très difficile à exprimer à l’époque. Ecrire cette pièce-là, La Duchesse..., en janvier 68, était un geste politique assez étonnant.

Et courageux...

...mais je le savais pas ! C’est facile, trente-cinq ans plus tard, de vous dire, ça a été fait pour telle et telle raison, mais y’avait quand même une grande part d’inconscience, c’était le besoin d’exprimer des choses pour la première fois, quelles qu’en soient les conséquences... Parce que quand j’ai écrit mes trois premières pièces, je n’avais jamais été joué, je n’avais même pas l’espoir d’être joué, donc ça venait vraiment de... de cette moitié de conscience et d’inconscience du jeune écrivain qui écrit vraiment pour exprimer des choses.

Vous êtes l’auteur de plusieurs romans " cultes " pour les gays et bénéficiez aujourd’hui d’un statut d’" écrivain gay " - j’insiste sur les guillemets...

Pas dans mon pays ! Dans mon pays, c’est tout le monde qui lit mes livres. C’est pas des romans cultes, ç’a été des best-sellers, quelle que soit l’ "allégeance" des romans que j’ai écrits !... Ici, mes romans ont été connus à cause du Coeur découvert et du Coeur éclaté. Avant, on me connaissait comme auteur de théâtre ou on avait entendu mon nom, mais c’est ces deux livres-là, quand ils ont paru chez Babel, qui ont fait ma réputation. Ç’a été mes deux premiers succès, en 95. Les Chroniques du Plateau Mont-Royal, quand elles étaient sorties en France, avaient excellente presse, mais personne les achetait... C’est pour ça que j’ai cette réputation ici. Chez moi, quand Le coeur découvert est arrivé en 86, j’étais là depuis dix-huit ans, depuis 68 ! Donc c’était un autre livre parmi tant d’autres, qui a marché autant que les autres, mais pas pour cette raison-là. Tandis qu’ici c’est ce qui m’a fait connaître. Si j’habitais ici, j’aurais de la difficulté à vivre avec. Mais comme j’habite loin, comme dans mon pays c’est pas ça... J’ai toujours essayé d’écrire, surtout dans les romans, des histoires d’homosexuels à travers lesquels tout le monde pouvait s’identifier. Quelques-uns des plus beaux témoignages que j’ai eus à travers le monde, au sujet du Coeur découvert et du Coeur éclaté, me venaient d’hétérosexuels qui me disaient : " J’ai rencontré une femme qui avait un enfant et j’ai eu les mêmes problèmes que Jean-Marc ", et je trouve que c’est un compliment formidable qu’un gars straight lise ce roman et s’identifie à un homosexuel, ce qui est quand même nouveau dans la société... C’est drôle, parce que quand Le coeur découvert est sorti pour la première fois en France, chez Grasset, en 87, avant de paraître en poche, une critique de "L’Express" m’avait dit qu’aucun auteur français n’oserait écrire un livre aussi simple sur un sujet aussi hot !... Ça prenait un Québécois pour raconter ce roman comme si c’était un roman comme les autres, as a matter of fact, comme on dit en anglais... Elle disait que les auteurs français, de l’époque en tout cas, n’auraient jamais osé publier un livre homosexuel qui s’adresse à tout le monde. Que c’était plus spécialisé. Et ça, je ne le savais pas.

Avez-vous le sentiment que l’interprétation de vos textes par des acteurs francophones non québécois entraîne une perte d’authenticité, ou est-ce que c’est pour vous inévitable, et même légitime ?

C’est bien évident qu’il y a une perte d’authenticité du texte ! Mais qui n’a aucune espèce d’importance pour le public. Moi je le sais, mais je suis le seul dans la salle à le savoir. Si la pièce reste pertinente, ça n’a aucune espèce d’importance pour qui n’est pas québécois.

C’est quelque chose qui ne vous dérange pas du tout.

Ah ! pas du tout.

Pour finir, une question sur l’actualité internationale : quel est votre regard sur ce conflit montant entre les Etats-Unis et, pour ainsi dire, le reste du monde ?

Comme tout le monde qui est un peu à gauche en Amérique du Nord, j’ai une peur abominable de ce pitbull qu’est Bush, parce que c’est évident qu’il veut, d’abord et avant tout - il a beau dire que c’est pas sa volonté - finir ce que son père avait commencé il y a douze ans, il s’est fait élire pour ça. Et quel que soit l’ennemi - pas l’ennemi choisi, puisqu’ils ont pas choisi "September 11" -, son but quand il s’est fait élire était de parfaire l’ouvrage de son père. Donc il est aussi antipathique que le sont les autres, dans un sens, parce qu’il y a exactement la même volonté. L’année dernière, quand Pearl Harbor, le film, est sorti, je m’étais pensé une réflexion, je m’étais dit : quand les gens d’Al Qaïda sacrifient leurs vies pour détruire les tours, c’est des affreux - bon, c’est sûr que c’est vrai que c’est des affreux -, mais quand c’est des Américains dans des avions qui sacrifient leurs vies pour foncer sur les bateaux, c’est des héros... Ce qui fait que tout peut être interprété de deux façons différentes, c’est bien évident.

Arnaud Claes (http://perso.wanadoo.fr/aclaes/)

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