Bienvenue à Michel Tremblay, bienvenue à sa Duchesse

Un texte de théâtre, c'est comme une partition musicale : tant qu'un musicien ne la joue pas sur son instrument, ou ne la chante pas, c'est juste des notes jetées sur une portée. Le texte de La Duchesse de Langeais, écrit par le jeune Michel Tremblay à l'âge de 25 ans, peut très bien se lire avec plaisir, mais quand un metteur en scène et un comédien s'en emparent on passe dans une autre dimension. Denis D’Arcangelo (le fils de Michel Simon et d'Anna Magnani ?) est époustouflant en Duchesse : le drame de cette vieille folle Montréalaise larguée par son gigolo sous le soleil du Mexique devient le drame de tout le monde, le passage du particulier à l'universel se fait en une respiration, en une rasade de Whisky.

Les lecteurs fidèles des romans de Michel Tremblay (qui, en France, voudraient bien devenir des spectateurs de son théâtre) sont familiers avec cette Duchesse. Dans ce somptueux monologue, si la Duchesse est atteinte par le retour d'âge, elle est secrètement animée par la fougue du jeune Tremblay... C'est une des contradictions de ce texte qui en comporte beaucoup...

Il y a beaucoup de jouissance là-dedans. Beaucoup des tabous de 1965 sont tombés aujourd'hui, ou l'on feint de croire qu'ils sont tombés. Pourtant la Duchesse reste scandaleuse de mille scandales. Cherchez-les.

Un beau scandale c'est que Michel Tremblay, un des écrivains francophone le plus traduit dans le monde, le plus reconnu des écrivains québécois, ait accepté que la pièce soit jouée ici, au Tango, dans un petit dancing homo populaire de Paris, avec des éclairages de fortunes. La Duchesse parle aux gais, chez les gais, et tant pis pour ceux pour qui Culture rime avec institution.

A l'heure ou l'on vous vend n'importe quoi, jusqu'au sexe à risque, sous l'étiquette de culture gay, queer ou je ne sais quoi, cette Duchesse qui nous vient du Québec, des quartiers populaires de Montréal, cette Duchesse qui après son triomphe au Tango devrait partir dans toute la France et même plus loin ressasser sa rage dans des lieux de fortune, cette Madame de Langeais montréalaise vous prend des allures de pompier volant.

Merci Michel Tremblay de ce cadeau aux parisiens, merci d'être venu respirer un peu de notre pollution, et de prêter l'oreille à nos tristes accents pointus. Merci pour votre soleil d'optimisme ravageur.

Hélène Hazera