e-llicoChantons dans le placardEn trente chansons, "Chantons dans le placard" propose au Tango une amusante rétrospective de la vision de l'homosexualité dans la variété. Comme l’explique l'historien Martin Pénet, de Fernandel à Zazie en passant par Aznavour ou Mecano, chanter les gays s’est fait sur des modes très divers.
Caricatures ou allusions : la chanson n’aborde la question homosexuelle qu’en surface et sans jamais la nommer. "On stigmatise les allures, les gens efféminés, les excentriques, souligne Martin Pénet. Jusque dans les années 60, la question du genre va être plus importante que la sexualité en elle-même." Ainsi, en 1966, Fernandel chante "On dit qu’il en est" dont le refrain très révélateur est "Ta ta ta, prout prout !" En 1972, le "Comme ils disent" de Charles Aznavour est une charnière cruciale. Même si l’on reste dans un univers attendu (un travesti vivant avec sa mère), ce titre est un évènement. "Pour une fois, il s’agissait d’une chanson sensible et non pas caricaturale, explique Martin Pénet. Après Aznavour, on assiste parallèlement à la naissance d’un mouvement militant artistique. C’est aussi le début des associations gay. On passe à une affirmation collective qui est faite par des gens concernés." Des chanteurs comme Jean Guidoni explorent ainsi ouvertement l’univers homo ("Je marche dans les villes" ou "Viril"). La fin de cette décennie voit la création de deux chansons tout aussi marquantes pour leur époque : "Un garçon pas comme les autres" de l’opéra-rock Starmania, et "La plus belle fois qu’on m’a dit je t’aime" de Francis Lalanne. On glisse progressivement vers un discours compassionnel, parfois un peu larmoyant, mais qui ne s’inscrit plus dans la dérision. Le début des années 90 démarre fort avec un tube énorme, "Une femme avec une femme", par le groupe Mecano. Même Michel Sardou s’y met avec "Le privilège",où sur fond d’ambiance de pensionnat, il se demande s’il s’agit d’une "maladie ordinaire, un garçon qui aime un garçon"… A chacun sa façon d’aborder le sujet ! A partir des années 90, on passe dans l’ère du politiquement correct, rappelle Martin Pénet. Si le sida a eu un seul aspect positif, c’est d’avoir donné une certaine respectabilité aux homosexuels. Il devient beaucoup plus concevable d’écrire des chansons sur les homos." Au cours des dix dernières années, on assiste donc à une quasi normalisation autour du sujet. Les chanteuses, reconnaissant ainsi une partie de leur public, se lancent beaucoup plus facilement que leurs collègues masculins. Lara Fabian constate : "Si vous saviez comme ils se foutent de nos injures…" tandis que Zazie explique que "Ce sont des choses qui arrivent". Aujourd’hui, l’effet de mode semble être passé et après que "la différence" a été chantée sous tous les tons, les gays savoureront peut-être un paisible droit à l’indifférence. Stéphane Ly-Cuong (3/3/2006) |
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De
la caricature à la normalisation, en un siècle, la chanson française,
dans sa façon d’aborder l’homosexualité, a parcouru un chemin
qui reflète l’évolution des mœurs. Si, dès le début du XXe siècle,
quelques chansons satiriques sont écrites sur le sujet, le vrai
frémissement a lieu durant les années 30, dans le milieu du
cabaret. " A cette époque, explique Martin Pénet, on commence
à avoir un début d’affirmation, mais elle est individuelle et
elle passe par l’autodérision. Des artistes comme O’dett ou
Charpini étaient ouvertement folles et en jouaient. O’dett,
par exemple, était complètement déchaîné et terminait toutes
ses chansons en disant "Elle est merveilleuse !". Du côté des
femmes, l’approche n’est pas la même. On n’est pas dans la moquerie
mais dans la sensualité ou le détournement. Suzy Solidor, autre
figure majeure du cabaret, reprenait à son compte des chansons
écrites pour des hommes et chantait par exemple : "Je ne verrai
plus une femme sans penser à l’amour".